Pas Ga-Ga!

Hard-Rock, October 1989

APRES DEUX ANS DE SILENCE, LE GÉANT ANGLAIS S'EST ENFIN REFORMÉ AVEC MIRACLE, UN ALBUM QUI MARQUE SON RETOUR AU HARD-ROCK PERCUTANT ET ORIGINAL DE SES DÉBUTS. UN STYLE QUI DOIT BEAUCOUP AU JEU SOPHISTIQUÉ ET FLAMBOYANT DE SON GUITARISTE BRIAN MAY QUI S'EST CONFIÉ À HARD-ROCK MAGAZINE.

Après une gigantesque tournée pratiquement mondiale— le groupe ayant ignoré les Etats-Unis — et un album live, Live Magie. Queen s'est accordé deux ans de vacances bien méritées, après dix-huit ans de bons et loyaux services. Le groupe nous revient aujourd'hui avec The Miracle, un album digne de leurs meilleures productions, grâce auquel il pourrait bien remporter un des plus gros succès de sa carrière. Brian May, le guitariste génial, nous prouve, dans l'interview qu'il a bien voulu accorder à Hard-Rock Magazine, que ces deux ans d'interruption n'ont pas été néfastes au groupe, bien au contraire. Un future bien prometteur se profile à l'horizon...

Hard-Rock Magazine : Comment avez-vous fait pour conserver un certain recul par rapport à the Miracle, que vous avez mis quatorze mois à composer et à enregistrer ?

Brian May : Nous sommes entrés en studio il y a plus d'un an, pour voir si le courant passait toujours entre nous quatre. Nous avons pris deux ans de vacances pour avoir du recul et pour poursuivre nos carrières solos. La magie était toujours présente et. pendant cette année, nous avons pas mal travaillé, tout en conservant cette fraîcheur et ce feeling positif. Comme nous avons sans cesse entendu des critiques autour de nous, nous n'avons pas eu le temps de nous endormir sur nos lauriers !

"NOUS ÉTIONS VIDÉS”

Pourquoi avoir choisi ce moment précis pour reformer Queen ?

Nous nous voyions souvent, et nous avons senti que le moment était venu de refaire quelque chose ensemble. Si nous étions entrés en studio il y a trois ans, à la fin de notre tournée mondiale, le résultat aurait été catastrophique: nous étions vidés. Bien sûr, ces “ vacances forcées ” ont été douloureuses, mais les nouvelles chansons ne s'en portent que mieux. Une question d'ordre technique : combien composes-tu de solos pour chaque morceau ?

Oh, c'est très variable. Pour “ Scandai ”, j'ai gardé la première prise, comme Freddy pour le chant. En une soirée, le morceau était “ bouclé ” car nous ne pouvions pas faire mieux. Même chose pour “Thé Invisible Man”; un soir, j'avais la haine, et ça se ressent dans la chanson — j'ai donc gardé cette prise. Par contre, il m'a fallu recommencer pas mal de fois “ Breakthru ” parce que je n'étais jamais satisfait du résultat. Au début, rien n'était facile, mais c'est vraiment super de partager les responsabilités. Autrefois, quand le moment venait de choisir un single, chacun voulait que ce soit le morceau qu'il avait composé. Maintenant, le problème est moindre puisque nous avons davantage le sentiment que la chanson appartient au groupe. Quelles sont les innovations pour Queen ? Cet album est une énorme innovation en lui-même. Autrefois, quand un des membres apportait une idée, il était le seul crédité pour la chanson. Sur le nouvel album, par contre, tous les morceaux sont crédités au nom de Queen. Les changements ont aussi été radicaux pour le studio: le résultat est celui d'un groupe, et non d'une réunion d'individualités — disons que nous sommes moins possessifs.

BECK, CLAPTON ET VAN HALEN

T'intéresses-tu à la technologie et aux innovations pour ce qui est de la guitare et du matériel en général ?

Disons que ça m'intéresse de loin. J'apprécie les guitaristes qui utilisent des samplers. par éxemple, même si moi je ne m'en servirai jamais. Je ne veux pas changer ma façon de jouer, car j'aime mon instrument et !a façon dont je fais corps avec lui. Ma guitare a une vie propre et j'aime la sensation que me procurent mes doigts contre les cordes. Je ne veux pas d'effets ou de pédales qui lui donnent un son qui n'est pas le sien. Réussis-tu toujours à jouer les mélodies qui te trottent dans la tête ? Disons que, dans le meilleur des cas, j'y arrive. Mais je suis conscient de certaines lacunes entre ma tête et mes doigts. Et puis il y a des moments où je n'y arrive pas du tout, et je retombe dans des clichés. Alors je préfère autant jouer ce que je ressens, comme le font mes idoles Beck, Clapton ou Eddie Van Halen. Quel est, selon toi, votre album le plus sous-estime ?

Hum... aux States, nos deux derniers albums sont passés complètement inaperçus. Je suis pourtant très fier de A Kind of Magic. Une chanson comme “ Who Wants to Live Forever ? ” aurait largement mérité de passer en radio. “ Radio Ga Ga ”, “ I Want Tto Break Free” et “ Hammer To Fall " sur the Works ont très bien marché en Europe. Par contre, aux Etats-Unis, “ Radio Ga Ga ” a été étouffé au moment-même où il allait devenir un gros hit. J'aimerais donc que les gens jettent une oreille sur the Works. Penses-tu que le bide de the Works au USA a quelque chose à voir avec l'attitude de la presse par rapport à l'album ? En fait, je ne sais pas trop ce que fait la presse aux States mais, en tout cas, elle ne fait pas grand-chose. On ne peut pas attendre du public qu'il lise des articles et des interviews d'un groupe qu'il n'entend pas en radio, et n'écoute donc pas. C'est un cercle vicieux. Nous avons de très mauvaises relations avec la presse anglaise. Les journaux nous ont causé pas mal de problèmes : ils sont très destructeurs et ont fait de ma vie un enfer l'an dernier. C'est d'ailleurs le sujet de “ Scandal ”.

CENSURES AUX USA

Comment expliques-tu ce brusque manque d'intérêt des USA, alors que votre succès est toujours aussi grand dans le monde entier ?

A vrai dire, nous nous posons encore la question. Plusieurs problèmes sont entrés en jeu : problèmes avec la maison de disques et problèmes politiques au niveau de la promotion. C'est à ce moment-là que nous avons rencontré une grosse galère : deux de nos vidéos se sont cassé la figure. Beaucoup de gens ont trouvé que le clip de I Want to Break Free ”, où nous étions travestis, abordait un sujet “ limite ”. Et, comme nous avons joué là où nous avions du succès, nous avons un peu laissé tomber les USA ; c'est un cercle vicieux.

Etes-vous conscients de t'influence de Queen sur les groupes actuels ?

Oui, et ça nous donne du cœur au ventre ! J'en suis très fier : c'est un plaisir de ne pas être considérés comme de vieux fossiles !

Quelle est l'importance de vos projets solos par rapport au groupe ? Ils ont une importance primordiale, car ils jouent un rôle d'exutoire. Tu vois, un quartette, c'est comme quatre personnes qui peignent un même tableau : ils ne se sentent impliqués qu'au quart. Par contre, dans un projet solo, tu fais ce que tu veux, et c'est toi qui dis aux autres ce qu'ils doivent faire ; quand tu reviens, tes idées sont plus claires. Un groupe est en même temps une restriction et le meilleur véhicule pour un musicien. A condition de ne pas se laisser entraîner. Nous avons tous joué en dehors de Queen mais, quand nous sommes ensemble, c'est magique. A ton avis, pourquoi the Miracle marche-t-il si bien ?

Je crois que ça vient en partie du fait que les choses tournent rond. “ I Want It All ” est fait pour passer en radio, et il commence à très bien marcher. Aux USA, ce sont plutôt les chansons avec beaucoup de guitares qui marchent : la radio là-bas n'a pas le même son qu'en Angleterre, et c'est très bon pour la guitare. Nous rnixons ia batterie et la section rythmique de façon qu'elles soient très lourdes — ce qui a pour effet de donner davantage d'espace et de dynamique. Aux USA, la bande FM écrase complètement les médiums, ce qui a pour effet de mettre la guitare en avant, et l'ensemble sonne donc très différemment. Je comprends pourquoi ça plaît tant au public : en fait, c'est un accident... heureux. Les radios passent aussi "Scandal" et "Breakthru"; nous en sommes ravis!

AEROSMITH ÉPOUSTOUFLANT !

Aviez-vous conscience que “ I Want it all ” avait tout ce qu'il fallait pour devenir un hit ?

J'aime beaucoup ce morceau, mais je ne suis pas un bon juge. Nous l'avons composé en studio il y a un an, et j'étais persuadé que je serais le seul à l'aimer. Le premier indice favorable a été que, lorsque les musiciens de Def Leppard, qui sont de très bons amis à moi, sont venus dans les studios au moment du mixage, ils nous ont fortement conseillé de le sortir aux USA. Et ils sont bien placés pour savoir ce qui marche là-bas !

Il y a un an, je suis arrivé aux States dans un état de dépression total et je suis allé voir Aerosmith à L.A. Ce sont d'excellents amis du groupe et leur carrière est un peu parallèle à la nôtre. Nos deux groupes ont été formés et ont commencé à créer un marché à la même époque. J'ai été époustouflé par leur show et j'étais vraiment heureux qu'ils aient autant de succès. J'ai discuté avec Joe Perry après le concert, et il m'a dit que, deux ans plus tôt, il n'avait plus qu'une guitare et une valise et qu'il croyait que tout était fini pour lui. C'est alors qu'il a réalisé que le reste du groupe était toujours là et qu'il ne pouvait que regrimper la pente.

Je me suis donc dit que, s'ils y étaient parvenus, je le pouvais moi aussi, et que, si les gens les considéraient toujours avec autant de respect et d'admiration, cela pouvait être de même pour nous. C'est à partir de ce moment-là que j'ai eu un sentiment positif envers les USA. Comment ton jeu a-t-il évolué au cours des années ?

Eh bien, il n'a pas autant évolué que je l'aurais souhaité. Techniquement, je n'ai pas tellement progressé depuis cinq ou dix ans. Mais, maintenant, je peux jouer ce que je ressens, ce qui me fait beaucoup mieux jouer.

Dans le passé, vous aviez annoncé que vous ne tourneriez pas aux States tant que vous n'y auriez pas un hit. Alors, vous allez donc bientôt y aller ? “ I Want it all ” ne marche pas encore assez fort ! Nous espérons vraiment y aller, mais il nous faudra encore un peu de temps et de patience. Mais je ne peux pas attendre ! Nous avons mis beaucoup de temps à ciseler cet album et nous voulons soigner notre prestation scénique. Aujourd'hui, tous les concerts se ressemblent et nous voulons faire quelque chose de jamais vu. “ 1 Want it ail "nous a fait mettre un pied sur le marché US, mais nous devons attendre d'être vraiment implantés là-bas pour décider de quelque chose. Nous verrons bien...

Elianne HALBERSBERG
Laurence FAURE


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