Le Discours de la May-thode
Près d'un an après le décès de Freddie
Mercury, dont il ne s'est pas encore complètement remis, et après
bien des coups durs dans sa vie privée, Brian May sort enfin l'album
solo qu'il voulait réaliser depuis si longtemps. Hard-Rock
Magazine a laissé notre homme épancher sa peine au cours de
cette interview empreinte de spleen.
Autant le préciser d'emblée, l'interview qui va suivre n'est pas
d'une gaieté débridée. Derrière la façade d'un homme
discret et mesuré, Brian May cache difficilement une tristesse, pour
ne pas dire un désarroi intérieur, qui a tôt fait de dérouter
l'interlocuteur au prime abord, voire même de le mettre parfois
mal à l'aise. Pourtant, à la différence de tant
d'autres se confinant dans leurs doutes et leurs angoisses pour mieux
refuser de les affronter, l'ex-guitariste de Queen (puisqu'il convient
malheureusement d'évoquer Sa Majesté au passé désormais) n'hésite
pas à se faire violence pour les dévoiler avec une honnêteté
et une rudesse tout à son honneur. Il est vrai que les facéties
du destin ne l'ont pas franchement épargné, ne serait-ce qu'au cours
de cette dernière année. Déjà ébranlé par la
disparition de Freddie Mercury en novembre 1991 (presque un an déjà
!), il dut encore en passer par la douleur de la perte d'un père,
peu de temps avant d'entrer en studio pour donner naissance à
son véritable premier album solo, Back To The Light. On
laissera en effet délibérément de côté le sympathique mais
anecdotique mini-album Star Fleet Project de 1983 sur lequel
Brian s'était acoquiné avec Eddie Van Halen. Guère étonnant,
dans ces conditions, que ce retour à la lumière ne
laisse émerger toutes sortes de sentiments contrastes balayant le
spectre qui va de l'espoir au découragement. Tout à la fois
bilan d'une époque révolue et entrebâillement d'un avenir néanmoins
toujours en suspens, Back To The Light dépasse largement le
cadre du simple concept musical pour s'inscrire plus certainement dans
le domaine de la thérapie et de la prise de conscience.
LES DERNIERS MOMENTS DE FREDDIE
Hard-Rock Magazine : Ce premier album solo est attendu depuis des
année”. Pourquoi une si longue gestation ? Brian May : L'attente
fut aussi plutôt longue pour moi (rires) puisqu'il m'a fallu
près de cinq ans pour tout mettre en place. Pourquoi ? Disons
qu'il s'est passé tant de choses dans ma vie tout au long de cette période
qu'il m'a été difficile de me consacrer à un travail
personnel. Queen, notamment, m'accaparait sans cesse, et ce malgré
les multiples interruptions et la maladie de Freddie. C'était encore
plus vrai les deux dernières années car, si chacun savait
pertinemment l'issue de cette maladie, nous avons tout fait pour que
Freddie passe ses derniers moments du mieux qui soit, dans le travail
surtout. Nous nous étions mis mentalement à son entière
disposition. Même s'il en était souvent incapable physiquement,
il voulait continuer à aller de l'avant, continuer à
composer et enregistrer. On attendait donc les moments où il se
sentait mieux, quand bien même cela ne durait jamais plus de
deux heures d'affilée. De mon côté, j'essayais de sauver ma propre
existence et ma propre vie de famille, ce qui était loin d'être
simple là encore. Quand j'ai démarré ce projet, il y a cinq
ans, j'en étais arrivé à un point où trouver une
raison de vivre me paraissait presque impossible! Ce qui est
totalement ridicule, je l'admets volontiers aujourd'hui, puisque le
destin a été plus que clément avec moi jusqu'à ce jour.
Pourtant, à cette époque, j'avais le sentiment que tout s'écroulait
autour de moi, entre d'un côté Queen et ce qui arrivait à
Freddie et mes problèmes familiaux de l'autre. Je ne comprenais
plus où et qui j'étais ! Cet album a donc été un processus
lent et progressif afin de me retrouver mais, cinq ans plus tard, j'en
étais toujours au même point ou presque quant au résultat
alors que moralement je remontais la pente. La seule façon d'y
parvenir était de me fixer une échéance, une date butoir à
respecter coûte que coûte et je me suis ainsi donné
jusqu'à... mai 1992 pour paracheverce satané album (rires)
!
TROP GRANDE LIBERTÉ
La diversité dont cet album fait preuve est la marque tangible
d'une nouvelle liberté musicale. Dans le même temps, il est
difficile d'y trouver un fil conducteur. On est liberté, à une
certaine dispersion.
Je peux concevoir que l'on réagisse ainsi. Mais, dans un sens, je
n'y peux rien ! C'est ma façon de travailler et de concevoir les
choses. Tel élément ne va pas sans l'autre dans mon esprit mais je
comprends que cette imbrication ne soit pas toujours aussi aisément
perceptible pour autrui. En regardant cet album aujourd'hui, j'imagine
très bien quelqu'un conclure que le "type" qui l'a
composé n'est pas très... consistant puisqu'il essaie d'aller
un peu dans tous les sens. Mais c'est exactement ce qui se passait :
je ne savais plus où j'allais et qui j'étais et il me fallait
arpenter toutes les directions possibles pour me... retrouver! Dans
une certaine mesure, chaque titre est un instantané d'une vue de mon
existence à un moment précis. Au début du projet, j'étais
dans le noir complet et j'avançais à l'aveuglette. "Too
Much Love Will Kill You ” était une première tentative pour
sortir de ce trou afin d'affronter objectivement la réalité. Il n'y
a dans ce titre pas la moindre trace d'espoir. Je pose le problème
mais n'y apporte aucune réponse. Je me souviens qu'en l'écrivant je
me faisais la réfléxion suivante: "J'espère qu'un
jour je serai capable de composer l'antidote de cette chanson et que
cette peine et cette douleur pourront trouver une issue positive. ” Heureusement
pour moi, c'est arrivé.
Au fur et à mesure qu'avançait ce projet venaient s'intégrer
d'autres sentiments comme l'humour, ce qui était déjà une
grande évolution. Puis avec “ Résurrection ”, je touchais enfin
du doigt cet optimisme après lequel je courais depuis le début.
La sortie du tunnel était enfin en vue et l'album était en passe d'être
achevé dans mon esprit, dans la mesure où j'avais balayé tout
le champ de mes sentiments. Il y a tant de gens de notre âge, enfin,
de mon âge (rires), qui semblent perdus dans une
certaine gravité et dans les problèmes. Comme si de passer le
cap de la quarantaine ne pouvait se faire sans douleur ni dommages. Et
quand ces dommages surviennent, tu te rends compte que cette force intérieure
qui te guidait jusqu'alors a soudain disparu et que tu n'as pas grandi
et évolué de la manière la plus juste qui soit. Une découverte
à la fois étrange et désarmante. J'ai cherché à ce
que cet album touche les gens, à la fois ceux qui se reconnaîtront
dans les problèmes que j'ai pu connaître et ceux qui ne les
partagent pas. Dans un sens, la guitare était secondaire dans mon
esprit. C'est au niveau des thèmes que je voulais lui donner
une réel le signification. Le thème central est en quelque
sorte résumé dans le titre “ Back To The Light". A un passage
de celui-ci, quelqu'un dit : “ C'est la voie que je veux prendre
mais je n 'ai ni plan ni carte pour y parvenir.” Le reste de
l'album consiste d'une certaine manière à trouver ce
fameux plan (sourires).
LIBRE MAIS SEUL
Cette diversité, cette liberté sous-enten-dent-elles que tu
ressentais une quelconque frustration au sein de Queen d'un point de
vue personnel ?
Bien sur, et c'est tout à fait logique. C'est même
quelque chose avec lequel tu apprends à vivre dès lors
que tu décides de mettre en avant la notion de groupe, qui implique,
presque par définition, une négation partielle de ta propre
personne. Le concept de groupe limite forcément ta liberté
individuelle et parfois même ton honnêteté. Mais cela en
vaut la peine
dans la mesure où l'osmose que tu crées en groupe est
quelque chose de si particulier. Je suis toujours très fier de
ce que nous avons pu achever avec Queen, cette vision commune et
l'incroyable force qui s'en dégageait qui m'a fait accepter que mon
individualité soit quelque peu en veilleuse ou pas toujours exprimée
comme je l'aurais souhaité. La situation de groupe n'a d'ailleurs pas
que des inconvénients, loin s'en faut. Aujourd'hui que j'accède
effectivement à une nouvelle liberté, il m'arrive de regretter
cette faculté critique que nous avions élaborée à quatre.
Pendant les enregistrements, il m'arrivait d'imaginer ce que les
" autres ” pourraient bien me dire, d'imaginer Fred-die derrière
la vitre du studio intervenir après un solo : “ Non, non
et non. Tu peux faire mieux que ça. Là, tu ne fais que te répéter.
Allez, on reprend!” Je pouvais sentir sa présence derrière
moi par instants et c'est aujourd'hui encore le cas en certaines
occasions. Donc oui. la frustration existait, mais à chaque
situation son adaptation.
Le fan de Queen aura d'ailleurs le sentiment que cette présence de
Freddie est quasi omniprésente sur cet album, tant au niveau des
humeurs que des textes, peut-être même parfois là où
elle n'est pas forcément.
Pour tout dire. il m'est parfois difficile de définir avec
exactitude si tel titre se réfère ou non à lui. C'est
le cas de façon certaine pour une chanson comme " No-thing Like
Blue ”, que j'ai composée peu de temps avant qu'il ne nous quitte.
L'idée qu'il s'en aille et que tout ça était irrémédiable m'obsédait.
Je ne saurais donc analyser à froid la réelle teneur de cette
présence car je pense qu'elle se manifeste à plusieurs degrés.
Il faut que chacun comprenne qu'il n'était pas seulement pour moi une
“ relation de travail ” mais l'une des personnes qui a le plus
compté dans toute ma vie d'adulte. Quand quelqu'un de cette
importance s'en va, tu ne peux t'empêcher de faire un parallèle
avec ta propre existence, et ce d'autant plus qu'il est partie intégrante
de cette existence. Tout se mélange en toi. J'ai également perdu mon
père avant de commencer les enregistrements de cet album et tu
imagines ce que ces deux épreuves successives ont pu avoir de déstabilisant.
OBSEDE PAR LA SCÈNE
En es-tu déjà venu à regretter de n'avoir pu écrire
cet album dans d'autres circonstances, du fait qu'il s'agissait là
du premier du genre et que tu aurais certainement souhaité te démarquer
davantage de ce que tu avais pu connaître auparavant, musicalement et
humainement?
Sincèrement, non. Il estclairquesi j'étais amené à
réécrire chaque titre aujourd'hui, ils seraient tous fort différents.
Une chanson comme “Too Much Love Will Kill You ” aurait une toute
autre couleur car cet apitoiement sur soi n'aurait pas lieu d'être.
En fait, ce n'est pas l'amour qui tue cette personne. Ce qui le tue
c'est de ne pas être aimé comme il en a besoin ou comme il
estime en avoir besoin. C'est un enfant qui pleure et qui appelle sa mère
en quelque sorte. Je considère pour tout dire que c'est une
chance de ne pas pouvoir réécrire une chanson. C'est justement le
fait qu'elle exprime un sentiment à un moment donné qui lui
procure toute sa substance et sa véritable valeur. En révisant un
titre après coup. tu mets de côté à la fois son
contexte et son contenant et tu l'amputes d'une de ses fonctions
vitales. La prochaine étape de la carrière de Brian May ?
La scène! Je veux remonter sur une scène le plus vite
possible. Cela tourne presque à l'obsession tant celle-ci me
manque. J'ai trop souffert de ces années d'abstinence avec Queen. Ce
n'était bien sûr pas la faute de Freddie. mais six ans. bientôt
sept sans concerts, c'est presque effrayant en soi ! Tout au long de
la l'élaboration de l'album, je n'ai cessé de me répéter qu'il n'était
qu'une base. une rampe de lancement pour retrouver la scène.
Qu'en est-il de Queen et de cet album posthume que l'on annonce ici
ou là ? Il est exact qu'existent au moins deux titres dont
Freddie avait achevé les parties vocales, peut-être davantage.
Nous allons nous retrouver en studio avec Roger et John pour les
parfaire vers la fin de l'année, mais je ne crois pas que ce serait
une bonne idée de composer de nouveaux titres et de les mettre sous
la bannière Queen. Sans Freddie. Queen n'a plus de raison
d'exister. C'est triste de savoir que nous ne pouvons revenir sur la
question mais il nous faut en accepter l'augure. Tout a une fin et il
nous faut l'accepter, même si je ne te cache pas que franchir ce
cap n'est pas forcément simple.
Xavier BONNET |