Le Discours de la May-thode

Hard-Rock, Novembre 1992

Près d'un an après le décès de Freddie Mercury, dont il ne s'est pas encore complètement remis, et après bien des coups durs dans sa vie privée, Brian May sort enfin l'album solo qu'il voulait réaliser depuis si longtemps. Hard-Rock Magazine a laissé notre homme épancher sa peine au cours de cette interview empreinte de spleen.

Autant le préciser d'emblée, l'interview qui va suivre n'est pas d'une gaieté débridée. Derrière la façade d'un homme discret et mesuré, Brian May cache difficilement une tristesse, pour ne pas dire un désarroi intérieur, qui a tôt fait de dérouter l'interlocuteur au prime abord, voire même de le mettre parfois mal à l'aise. Pourtant, à la différence de tant d'autres se confinant dans leurs doutes et leurs angoisses pour mieux refuser de les affronter, l'ex-guitariste de Queen (puisqu'il convient malheureusement d'évoquer Sa Majesté au passé désormais) n'hésite pas à se faire violence pour les dévoiler avec une honnêteté et une rudesse tout à son honneur. Il est vrai que les facéties du destin ne l'ont pas franchement épargné, ne serait-ce qu'au cours de cette dernière année. Déjà ébranlé par la disparition de Freddie Mercury en novembre 1991 (presque un an déjà !), il dut encore en passer par la douleur de la perte d'un père, peu de temps avant d'entrer en studio pour donner naissance à son véritable premier album solo, Back To The Light. On laissera en effet délibérément de côté le sympathique mais anecdotique mini-album Star Fleet Project de 1983 sur lequel Brian s'était acoquiné avec Eddie Van Halen. Guère étonnant, dans ces conditions, que ce retour à la lumière ne laisse émerger toutes sortes de sentiments contrastes balayant le spectre qui va de l'espoir au découragement. Tout à la fois bilan d'une époque révolue et entrebâillement d'un avenir néanmoins toujours en suspens, Back To The Light dépasse largement le cadre du simple concept musical pour s'inscrire plus certainement dans le domaine de la thérapie et de la prise de conscience.

LES DERNIERS MOMENTS DE FREDDIE

Hard-Rock Magazine : Ce premier album solo est attendu depuis des année”. Pourquoi une si longue gestation ? Brian May : L'attente fut aussi plutôt longue pour moi (rires) puisqu'il m'a fallu près de cinq ans pour tout mettre en place. Pourquoi ? Disons qu'il s'est passé tant de choses dans ma vie tout au long de cette période qu'il m'a été difficile de me consacrer à un travail personnel. Queen, notamment, m'accaparait sans cesse, et ce malgré les multiples interruptions et la maladie de Freddie. C'était encore plus vrai les deux dernières années car, si chacun savait pertinemment l'issue de cette maladie, nous avons tout fait pour que Freddie passe ses derniers moments du mieux qui soit, dans le travail surtout. Nous nous étions mis mentalement à son entière disposition. Même s'il en était souvent incapable physiquement, il voulait continuer à aller de l'avant, continuer à composer et enregistrer. On attendait donc les moments où il se sentait mieux, quand bien même cela ne durait jamais plus de deux heures d'affilée. De mon côté, j'essayais de sauver ma propre existence et ma propre vie de famille, ce qui était loin d'être simple là encore. Quand j'ai démarré ce projet, il y a cinq ans, j'en étais arrivé à un point où trouver une raison de vivre me paraissait presque impossible! Ce qui est totalement ridicule, je l'admets volontiers aujourd'hui, puisque le destin a été plus que clément avec moi jusqu'à ce jour. Pourtant, à cette époque, j'avais le sentiment que tout s'écroulait autour de moi, entre d'un côté Queen et ce qui arrivait à Freddie et mes problèmes familiaux de l'autre. Je ne comprenais plus où et qui j'étais ! Cet album a donc été un processus lent et progressif afin de me retrouver mais, cinq ans plus tard, j'en étais toujours au même point ou presque quant au résultat alors que moralement je remontais la pente. La seule façon d'y parvenir était de me fixer une échéance, une date butoir à respecter coûte que coûte et je me suis ainsi donné jusqu'à... mai 1992 pour paracheverce satané album (rires) !

TROP GRANDE LIBERTÉ

La diversité dont cet album fait preuve est la marque tangible d'une nouvelle liberté musicale. Dans le même temps, il est difficile d'y trouver un fil conducteur. On est liberté, à une certaine dispersion.

Je peux concevoir que l'on réagisse ainsi. Mais, dans un sens, je n'y peux rien ! C'est ma façon de travailler et de concevoir les choses. Tel élément ne va pas sans l'autre dans mon esprit mais je comprends que cette imbrication ne soit pas toujours aussi aisément perceptible pour autrui. En regardant cet album aujourd'hui, j'imagine très bien quelqu'un conclure que le "type" qui l'a composé n'est pas très... consistant puisqu'il essaie d'aller un peu dans tous les sens. Mais c'est exactement ce qui se passait : je ne savais plus où j'allais et qui j'étais et il me fallait arpenter toutes les directions possibles pour me... retrouver! Dans une certaine mesure, chaque titre est un instantané d'une vue de mon existence à un moment précis. Au début du projet, j'étais dans le noir complet et j'avançais à l'aveuglette. "Too Much Love Will Kill You ” était une première tentative pour sortir de ce trou afin d'affronter objectivement la réalité. Il n'y a dans ce titre pas la moindre trace d'espoir. Je pose le problème mais n'y apporte aucune réponse. Je me souviens qu'en l'écrivant je me faisais la réfléxion suivante: "J'espère qu'un jour je serai capable de composer l'antidote de cette chanson et que cette peine et cette douleur pourront trouver une issue positive. ” Heureusement pour moi, c'est arrivé.

Au fur et à mesure qu'avançait ce projet venaient s'intégrer d'autres sentiments comme l'humour, ce qui était déjà une grande évolution. Puis avec “ Résurrection ”, je touchais enfin du doigt cet optimisme après lequel je courais depuis le début. La sortie du tunnel était enfin en vue et l'album était en passe d'être achevé dans mon esprit, dans la mesure où j'avais balayé tout le champ de mes sentiments. Il y a tant de gens de notre âge, enfin, de mon âge (rires), qui semblent perdus dans une certaine gravité et dans les problèmes. Comme si de passer le cap de la quarantaine ne pouvait se faire sans douleur ni dommages. Et quand ces dommages surviennent, tu te rends compte que cette force intérieure qui te guidait jusqu'alors a soudain disparu et que tu n'as pas grandi et évolué de la manière la plus juste qui soit. Une découverte à la fois étrange et désarmante. J'ai cherché à ce que cet album touche les gens, à la fois ceux qui se reconnaîtront dans les problèmes que j'ai pu connaître et ceux qui ne les partagent pas. Dans un sens, la guitare était secondaire dans mon esprit. C'est au niveau des thèmes que je voulais lui donner une réel le signification. Le thème central est en quelque sorte résumé dans le titre “ Back To The Light". A un passage de celui-ci, quelqu'un dit : “ C'est la voie que je veux prendre mais je n 'ai ni plan ni carte pour y parvenir.” Le reste de l'album consiste d'une certaine manière à trouver ce fameux plan (sourires).

LIBRE MAIS SEUL

Cette diversité, cette liberté sous-enten-dent-elles que tu ressentais une quelconque frustration au sein de Queen d'un point de vue personnel ?

Bien sur, et c'est tout à fait logique. C'est même quelque chose avec lequel tu apprends à vivre dès lors que tu décides de mettre en avant la notion de groupe, qui implique, presque par définition, une négation partielle de ta propre personne. Le concept de groupe limite forcément ta liberté individuelle et parfois même ton honnêteté. Mais cela en vaut la peine

dans la mesure où l'osmose que tu crées en groupe est quelque chose de si particulier. Je suis toujours très fier de ce que nous avons pu achever avec Queen, cette vision commune et l'incroyable force qui s'en dégageait qui m'a fait accepter que mon individualité soit quelque peu en veilleuse ou pas toujours exprimée comme je l'aurais souhaité. La situation de groupe n'a d'ailleurs pas que des inconvénients, loin s'en faut. Aujourd'hui que j'accède effectivement à une nouvelle liberté, il m'arrive de regretter cette faculté critique que nous avions élaborée à quatre. Pendant les enregistrements, il m'arrivait d'imaginer ce que les " autres ” pourraient bien me dire, d'imaginer Fred-die derrière la vitre du studio intervenir après un solo : “ Non, non et non. Tu peux faire mieux que ça. Là, tu ne fais que te répéter. Allez, on reprend!” Je pouvais sentir sa présence derrière moi par instants et c'est aujourd'hui encore le cas en certaines occasions. Donc oui. la frustration existait, mais à chaque situation son adaptation.

Le fan de Queen aura d'ailleurs le sentiment que cette présence de Freddie est quasi omniprésente sur cet album, tant au niveau des humeurs que des textes, peut-être même parfois là où elle n'est pas forcément.

Pour tout dire. il m'est parfois difficile de définir avec exactitude si tel titre se réfère ou non à lui. C'est le cas de façon certaine pour une chanson comme " No-thing Like Blue ”, que j'ai composée peu de temps avant qu'il ne nous quitte. L'idée qu'il s'en aille et que tout ça était irrémédiable m'obsédait. Je ne saurais donc analyser à froid la réelle teneur de cette présence car je pense qu'elle se manifeste à plusieurs degrés. Il faut que chacun comprenne qu'il n'était pas seulement pour moi une “ relation de travail ” mais l'une des personnes qui a le plus compté dans toute ma vie d'adulte. Quand quelqu'un de cette importance s'en va, tu ne peux t'empêcher de faire un parallèle avec ta propre existence, et ce d'autant plus qu'il est partie intégrante de cette existence. Tout se mélange en toi. J'ai également perdu mon père avant de commencer les enregistrements de cet album et tu imagines ce que ces deux épreuves successives ont pu avoir de déstabilisant.

OBSEDE PAR LA SCÈNE

En es-tu déjà venu à regretter de n'avoir pu écrire cet album dans d'autres circonstances, du fait qu'il s'agissait là du premier du genre et que tu aurais certainement souhaité te démarquer davantage de ce que tu avais pu connaître auparavant, musicalement et humainement?

Sincèrement, non. Il estclairquesi j'étais amené à réécrire chaque titre aujourd'hui, ils seraient tous fort différents. Une chanson comme “Too Much Love Will Kill You ” aurait une toute autre couleur car cet apitoiement sur soi n'aurait pas lieu d'être. En fait, ce n'est pas l'amour qui tue cette personne. Ce qui le tue c'est de ne pas être aimé comme il en a besoin ou comme il estime en avoir besoin. C'est un enfant qui pleure et qui appelle sa mère en quelque sorte. Je considère pour tout dire que c'est une chance de ne pas pouvoir réécrire une chanson. C'est justement le fait qu'elle exprime un sentiment à un moment donné qui lui procure toute sa substance et sa véritable valeur. En révisant un titre après coup. tu mets de côté à la fois son contexte et son contenant et tu l'amputes d'une de ses fonctions vitales. La prochaine étape de la carrière de Brian May ?

La scène! Je veux remonter sur une scène le plus vite possible. Cela tourne presque à l'obsession tant celle-ci me manque. J'ai trop souffert de ces années d'abstinence avec Queen. Ce n'était bien sûr pas la faute de Freddie. mais six ans. bientôt sept sans concerts, c'est presque effrayant en soi ! Tout au long de la l'élaboration de l'album, je n'ai cessé de me répéter qu'il n'était qu'une base. une rampe de lancement pour retrouver la scène.

Qu'en est-il de Queen et de cet album posthume que l'on annonce ici ou là ? Il est exact qu'existent au moins deux titres dont Freddie avait achevé les parties vocales, peut-être davantage. Nous allons nous retrouver en studio avec Roger et John pour les parfaire vers la fin de l'année, mais je ne crois pas que ce serait une bonne idée de composer de nouveaux titres et de les mettre sous la bannière Queen. Sans Freddie. Queen n'a plus de raison d'exister. C'est triste de savoir que nous ne pouvons revenir sur la question mais il nous faut en accepter l'augure. Tout a une fin et il nous faut l'accepter, même si je ne te cache pas que franchir ce cap n'est pas forcément simple.

Xavier BONNET


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