Brian May, despote éclairé
Je suis un fan de Queen, c'est pas un secret. Aussi m'étais-je
porté tout de suite volontaire pour faire leur interview. Quelques
semaines plus tard, l'interview enfin réalisée, je devais me rendre
à l'évidence : ces jeunes gens sont pas nets dans leur tête.
Ce ne fut en effet qu'une suite de rendez-vous annulés à la
dernière minute sous des prétextes bizarres. Ces messieurs
jouaient les stars. Le dimanche précédant le concert parisien, leur
attaché de presse m'avait carrément dit de rester chez moi devant le
téléphone et dès qu'un de ces messieurs serait OK pour une
interview, on me téléphonerait et je devrais venir immédiatement.
Que pouvais-je faire d'autre sinon un bras d'honneur ?
Puis vint l'épisode grotesque de la party. Le soir du deuxième
concert, une party fut donnée en leur honneur dans les salons d'un
grand restaurant avec remise de disque d'or.
Ce groupe vint effectivement... mais pour s'enfermer dans un salon
à part et ne voir personne.
Queen s'est entouré d'une équipe de gardes-chiourmes — gardes
du corps — managers qui fait un barrage systématique autour du
groupe.
Lorsqu'on réussit à franchir ce barrage, on rencontre des
garçons charmants qui paraissent tout étonnés de vous voir furieux
d'avoir été traités comme des clébards. Ils ne sont au courant de
rien ! Je n'y crois guère.
Queen, en fait, fait le complexe Rolling Stones. Ils aimeraient,
comme les Stones, être harcelés par des
hordes de fans en délire. Hélas, il n'en est rien, ils forment un
groupe célèbre mais individuellement ne passionnent pas les
foules. Aussi, pour se donner l'illusion de... ils s'entourent d'un
service de sécurité aussi inutile que grotesque. L'interview avec
Brian May eut finalement lieu un après-midi à Zurich. Le
soir je devais assister à leur concert dans cette ville puis dîner
avec eux ensuite. L'interview terminée, j'ai ramassé mes petites
affaires, appelé un taxi et direction l'aéroport pour rentrer chez
moi. J'en avais assez de leurs simagrées. Brian May s'était montré
courtois mais décidément son entourage est trop con. Comme dit
Coluche “ On n'est pas là pour se faire engueuler par des
minables ”.
Sacha Reins : Etes-vous satisfait de vos concerts parisiens ?
Brian May : Oui, beaucoup. Pour nous ces deux spectacles se
sont déroulés de façon très spéciale. Nous en étions arrivés
au stade où nous pensions que la France nous était interdite.
Aucun de nos disques ne s'était vendu chez vous avant le dernier “
We are the champions ". Aussi quand celui ci a été un succès,
on s'est dit : bon il faut y aller. Le premier soir nous étions
nerveux comme des débutants. On nous avait tant répété que le
public parisien était un des plus difficiles du monde ! ! Nous nous
sommes montrés très prudents le premier soir, presque réservés
et je pense que le public l'a senti. Le second soir a été totalement
différent, le contact avait déjà été pris. Ce concert là
fut en fait le meilleur de cette tournée.
S. : J'ai assisté à ce concert et à plusieurs
reprises vous m'aviez fait penser à Led Zeppelin de par la
musique .et de par les étranges relations qui se nouent et se dénouent
entre vous et Mercury.
B. : Ce n'est pas la première fois que l'on nous compare
à L.Z. sur un plan ou un autre. En fait je pense qu'il y avait
beaucoup plus de points de comparaisons entre Queen et L.Z. il y a
quelques années, à nos débuts. Mais maintenant nous nous
sommes éloignés de cette forme de hard-rock, nous avons développé
nos propres harmonies, un style qui nous appartient. Ceci dit, L.Z. et
nous suivons des routes similaires car à la base nous avons été
influencés par les mêmes gens.
S. : N'y a-t-il pas une sorte de rivalité en scène entre
vous et Mercury ?
B. : Non, nous sommes trop proches, nous nous connaissons trop
bien, nous avons fait trop de galères ensemble. Freddie est le
point d'attraction naturel du groupe et c'est bien qu'il soit utilisé
de cette façon. La première personne que le public regarde est
toujours le chanteur, ensuite c'est le guitariste. C'est ainsi et il
serait stupide de ma part d'essayer de disputer à Freddie son règne
sur scène. D'autant plus qu'il est un fantastique showman.
S.: II n'y a pas de leader dans le groupe ?
B.: Non. Chaque fois que nous avons une décision à prendre,
que ce soit au sujet de nos affaires (business) ou de la musique, nous
nous réunissons tous les quatre, parlons longuement et ensuite décidons
de ce que nous allons faire. Nous sommes très complémentaires.
John Deacon s'occupe plus particulièrement des problèmes
Qu'argent. Roger Taylor, de nos rapports avec le monde extérieur, je
veux dire le monde extérieur à Queen.
S. : A ce propos, j'ai trouvé que votre comportement à
Paris était un peu bizarre. Tous ces rendez-vous pris et annulés
presque par caprice. Cette sécurité ultra-nerveuse qui faisait un
mur autour de vous. Cette party grotesque au cours de laquelle vous étiez
ensemble dans une pièce avec un balèze devant la porte
qui interdisait l'accès de ce salon aux autres invités. Comme
si les journalistes ou les programmateurs allaient vous sauter dessus
! Tout cela était très bizarre.
B. : II n'est pas mauvais pour notre image d'apparaître comme un
groupe très protégé et difficile à joindre. Cela donne
encore plus aux gens l'envie de nous approcher. Quant à la
party, je ne me souviens plus très bien.
S. : Passons à autre chose. Qui vous a donné l'idée de ce
dispositif de lumière ?
B. : Personne, nous l'avons élaboré ensemble il y a un an et demi
avec l'aide de notre ingénieur Terry Stickle.
S. : C'était donc bien avant “ Rencontres du 3° type ”.
B. : Bien avant. Cette ressemblance entre le vaisseau spatial du
film et notre couronne de lumière est donc très étrange.
Les américains ont été très frappés par cette ressemblance.
Nous recevons beaucoup de lettres à ce sujet.
S. : Vous utilisez beaucoup de gadgets de scène. Cet
appareil qui reproduit à l'infini une note de guitare, vous
vous en servez depuis longtemps ?
B. : Depuis 1972. Depuis le début nous en voulions un mais nous
n'avions pas d'argent pour nous le payer, ce n'est qu'en 72 que nous
avons pu en acheter un. C'est un appareil très difficile
à manier, à contrôler. Il m'a fallu longtemps pour
apprendre à m'en servir proprement, je l'ai fait modifier également
afin qu'il puisse reproduire deux notes différentes à
l'infini. Maintenant j'en suis parfaitement maître et je peux m'en
servir pour jouer des harmonies, des contre-points, des accords. Le
plus délicat en fait, c'est de régler parfaitement les retours de scène
afin que je puisse entendre exactement tout ce qui part et revient. Si
pour une raison quelconque, je n'entends pas parfaitement ce qui se
passe, c'est la catastrophe car je ne sais pas à quelle fréquence
renvoyer les notes. Mais cela n'arrive plus car nous avons tout ce
qu'il faut sur scène. On nous reproche quelques fois la fortune
que nous avons investie dans notre équipement. Ce genre de critique
est plutôt malvenu car si nous dépensons tant d'argent en matériel
c'est pour que le public soit satisfait, aussi bien visuellement que
musicalement. Voyez-vous, nous avons à cœur de pouvoir
refaire en scène ce que nous faisons en disque. Les harmonies
compliquées et tout cela. Or nous ne sommes que quatre. Il faut donc
nous faire aider par l'électronique, c'est pour cela que Freddie et
moi possédons ces appareils à écho infini. Nous ne voulons
pas, comme certains groupes, jouer sur des bandes préenregistrées.
Nous pensons que cela n'est pas honnête.
S. : Mais vous utilisez des bandes dans “ Bohemian rhapsody ”.
B. : Oui, mais c'est complètement différent. Le passage de
B.R. auquel vous faites allusion est une création totale de studio.
Nous avons enregistré ce morceau comme un opéra. Chacun d'entre nous
a chanté une vingtaine de partitions différentes afin de reproduire
exactement un grand chœur classique. Il est absolument impossible
de reproduire cela en scène. Nous avons essayé plusieurs fois
mais le résultat sonnait vraiment trop pauvre par rapport à la
version disque aussi avons-nous décidé de passer des bandes préenregistrées
de ce passage opéra. Mais pour qu'il n'y ait pas le moindre doute ou
quiproquo, nous passons ces bandes dans le noir total et
n'apparaissons en fin de morceau pour la reprise hard-rock qu'au
moment où nous rejouons en personne. C'est bien plus honnête.
S. : D'où vous viennent toutes ces références classiques
et baroques qui truffent votre musique ?
B. : Je ne sais pas car aucun de nous ne possède de réelles
bases classiques. Je pense que tout cela est extirpé du fin-fond de
notre mémoire d'enfant lorsque nos parents écoutaient des valses
à la radio où
allaient écouter les fanfares dans les parcs le dimanche. Cela
doit venir de là.
S. : Dans votre dernier disque “ News of the world ”, il y a
beaucoup moins de références baroques dans ce style.
B. : Oui. Nous sommes revenus au hard-rock de nos débuts. Sans
fioritures. Nous sommes allés très loin dans ce style baroque
mi-opéra mi-rock, et je ne pense pas que nous aurions pu faire mieux
que “ Night at the opera ”. C'est pourquoi nous sommes revenus
à une musique plus spontanée.
S. : “ Night at the opera ” ayant été l'album du groupe qui
se soit le plus vendu,ne pensez-vous pas que vous avez déçu un
nombreux public qui adorait ces facéties musicales.
B. : On déçoit toujours quelqu'un, quoi que l'on fasse. Lorsque
nous nous sommes lancés dans ce style baroque, nous avons déçu nos
premiers fans qui nous aimaient pour notre hard-rock pur. S. : On dit
que vous ne prenez presque pas de vacances.
B. : C'est exact, nous travaillons beaucoup. Nous restons chaque
année deux à trois mois en studio, puis une tournée américaine
de deux mois, deux mois également en Europe, deux au Japon et en
Australie et puis quand tout cela finit il est temps de retourner en
studio pour le prochain album. Nous suivons ce rythme depuis cinq années.
S. : Avec des groupes comme Queen et, en général, tous les grands
groupes britanniques on assiste depuis quelques années à une
escalade des moyens utilisés pour la scène. Maintenant tout le
monde a ses lasers, des scènes tarabiscotées qui font de la
fumée, etc., etc. Où tout cela va-t-il s'arrêter ?
B. : Cela ne s'arrêtera jamais. Le monde du spectacle
continuera toujours à suivre avec intérêt les progrès
de la technique dans tout ce qui touche à l'audio-visuel et
à s'en servir pour monter des shows encore plus grands, plus
beaux, plus impressionnants. Il y a néanmoins une très nette réaction
d'une fraction du public (je parle des publics rock) surtout en
Angleterre où beaucoup de jeunes désirent voir les groupes
revenir à une sobriété de moyens scéniques, comme il y a dix
ans. Moi, je ne suis pas contre, mais nous nous heurtons à une
impossibilité mathématique. Pour jouer sans artifice, il faut jouer
dans des petites salles, voire des clubs où votre énergie et
votre sueur se mélangent directement avec votre audience. Là,
effectivement, pas besoin de scène tournante et de fumée, tout
le monde est en prise directe avec la musique. Or il est impossible
pour un groupe connu de jouer dans des petites salles car cela
l'immobiliserait trop longtemps dans un même endroit. Voyez
Paris, nous avons joué devant 18000 personnes en deux jours. Dans une
salle de deux mille places il nous aurait fallu rester neuf jours pour
contenter tout le monde et dix-huit dans un club. A ce rythme-là
il nous faudrait dix ans pour faire le tour du monde, c'est
impensable. Donc il faut accepter de jouer dans des salles immenses
(et croyez-moi, le Pavillon de Paris est loin d'être ce qu'on
fait de plus grand) et le seul moyen de le faire c'est appuyé par des
moyens techniques énormes afin que le neuf millième spectateur
qui se trouve au fond à gauche puisse entendre aussi bien que
s'il était devant et voir également quelque chose.
Maintenant, pour répondre à la question que vous me posez,
je ne sais pas où cela va s'arrêter mais je sais quelle
sera la prochaine étape : l'holographie. L'hologramme est une
projection photographique en trois dimensions dans l'espace. Cela
permettra donc de créer des décors incroyables, projeter en une
seconde le grand canyon du Colorado ou les gratte-ciel de New York en
trois dimensions comme si vous y étiez. Le système de base est
au point mais c'est sur l'application dans des grands volumes que l'on
bute encore.
S. : Qu'est-ce que vous pensez des Sex Pistols ?
B. : C'est un groupe que nous aimions beaucoup (nous c'est Queen)
et je suis sincèrement désolé qu'ils se soient séparés.
Mais c'était presque inévitable.
S. : Pourquoi ?
B. : A cause de l'énorme pression qu'il y avait sur eux. La presse
musicale anglaise (qui est la pire au monde) a rendu la vie impossible
à ces mecs en en faisant tout à la fois des héros et
des boucs émissaires. La presse anglaise a tellement besoin de stars
pour vendre son papier qu'elle fabrique des stars en deux mois. Et ce
n'est pas facile pour un jeune mec de passer du stade de jeune
branleur à celui de vedette. La plupart d'entre eux ne savent
pas comment maîtriser tout cela. Si par bonheur ils réussissent
à rester les maîtres et à devenir vraiment des vedettes
populaires, alors cette même presse qui les a montés en épingle
les démolit car elle sent qu'ils lui échappent et qu'ils peuvent
survivre désormais sans elle. La presse anglaise est destructrice et
les Sex Pistols sont loin d'être la première victime.
Nous avons eu la chance de réussir sans cette presse. Ils ne
parlaient jamais de nous à nos débuts et quand ils le
faisaient, c'étaient trois lignes méprisantes. De ce fait nous avons
pu nous gagner petit à petit et sans artifice l'adhésion du
public. Celui-ci est devenu de plus en plus important jusqu'au jour où
cette presse a été forcée de ne plus nous ignorer.
S. : Combien de temps pensez-vous encore rester ensemble ?
B. : C'est difficile à aire. Pour l'instant tout va bien,
nous nous entendons bien, nous avons du succès un peu partout
dans le monde. Pourquoi se séparer ?
S. : Vous imaginez-vous toujours jouant du rock en scène
à quarante ans ?
B. : Peut-être que d'ici là notre musique se sera développée
dans une autre direction. Peut-être aurons-nous d'autres
ambitions. Ce que je souhaite personnellement, c'est d'avoir toujours
un but à atteindre, quelque chose à réaliser, comme la
conquête de la France, par exemple. Des trucs comme ça. Remplir
Madison Square Garden ou Earl's Court. Si un jour nous arrivons au
stade où il n'existe plus rien que nous puissions désirer car
nous aurions tout obtenu, alors nous serions en réel danger. C'est ce
qui arrive à Elton John. Tout ce qu'il pouvait souhaiter, il
l'a obtenu. Il ne peut pas être plus célèbre ou plus
riche. Il ne peut que redescendre car il est au sommet. Il est
malheureux car la vie ne peut plus rien lui apporter de nouveau. Je ne
souhaite jamais me trouver dans cette position.
S. : Vous vouliez conquérir le public français, c'est fait. Quel
est votre nouve objectif ?
B. : Perdre le public français afin de pouvoir le reconquérir.
Non, je plaisante ecrire une musique tellement belle qu'un dessinateur
puisse réaliser à partir de celle-ci un film aussi beau que
“Fantasia”. Et pouvoir enfin prendre des vacances Des grandes
vacances.
Propos recueillis par Sacha Reins |