Brian May, despote éclairé

1979

Je suis un fan de Queen, c'est pas un secret. Aussi m'étais-je porté tout de suite volontaire pour faire leur interview. Quelques semaines plus tard, l'interview enfin réalisée, je devais me rendre à l'évidence : ces jeunes gens sont pas nets dans leur tête. Ce ne fut en effet qu'une suite de rendez-vous annulés à la dernière minute sous des prétextes bizarres. Ces messieurs jouaient les stars. Le dimanche précédant le concert parisien, leur attaché de presse m'avait carrément dit de rester chez moi devant le téléphone et dès qu'un de ces messieurs serait OK pour une interview, on me téléphonerait et je devrais venir immédiatement.

Que pouvais-je faire d'autre sinon un bras d'honneur ?

Puis vint l'épisode grotesque de la party. Le soir du deuxième concert, une party fut donnée en leur honneur dans les salons d'un grand restaurant avec remise de disque d'or.

Ce groupe vint effectivement... mais pour s'enfermer dans un salon à part et ne voir personne.

Queen s'est entouré d'une équipe de gardes-chiourmes — gardes du corps — managers qui fait un barrage systématique autour du groupe.

Lorsqu'on réussit à franchir ce barrage, on rencontre des garçons charmants qui paraissent tout étonnés de vous voir furieux d'avoir été traités comme des clébards. Ils ne sont au courant de rien ! Je n'y crois guère.

Queen, en fait, fait le complexe Rolling Stones. Ils aimeraient, comme les Stones, être harcelés par des

hordes de fans en délire. Hélas, il n'en est rien, ils forment un groupe célèbre mais individuellement ne passionnent pas les foules. Aussi, pour se donner l'illusion de... ils s'entourent d'un service de sécurité aussi inutile que grotesque. L'interview avec Brian May eut finalement lieu un après-midi à Zurich. Le soir je devais assister à leur concert dans cette ville puis dîner avec eux ensuite. L'interview terminée, j'ai ramassé mes petites affaires, appelé un taxi et direction l'aéroport pour rentrer chez moi. J'en avais assez de leurs simagrées. Brian May s'était montré courtois mais décidément son entourage est trop con. Comme dit Coluche “ On n'est pas là pour se faire engueuler par des minables ”.

Le règne

Sacha Reins : Etes-vous satisfait de vos concerts parisiens ?

Brian May : Oui, beaucoup. Pour nous ces deux spectacles se sont déroulés de façon très spéciale. Nous en étions arrivés au stade où nous pensions que la France nous était interdite. Aucun de nos disques ne s'était vendu chez vous avant le dernier “ We are the champions ". Aussi quand celui ci a été un succès, on s'est dit : bon il faut y aller. Le premier soir nous étions nerveux comme des débutants. On nous avait tant répété que le public parisien était un des plus difficiles du monde ! ! Nous nous sommes montrés très prudents le premier soir, presque réservés et je pense que le public l'a senti. Le second soir a été totalement différent, le contact avait déjà été pris. Ce concert là fut en fait le meilleur de cette tournée.

S. : J'ai assisté à ce concert et à plusieurs reprises vous m'aviez fait penser à Led Zeppelin de par la musique .et de par les étranges relations qui se nouent et se dénouent entre vous et Mercury.

B. : Ce n'est pas la première fois que l'on nous compare à L.Z. sur un plan ou un autre. En fait je pense qu'il y avait beaucoup plus de points de comparaisons entre Queen et L.Z. il y a quelques années, à nos débuts. Mais maintenant nous nous sommes éloignés de cette forme de hard-rock, nous avons développé nos propres harmonies, un style qui nous appartient. Ceci dit, L.Z. et nous suivons des routes similaires car à la base nous avons été influencés par les mêmes gens.

S. : N'y a-t-il pas une sorte de rivalité en scène entre vous et Mercury ?

B. : Non, nous sommes trop proches, nous nous connaissons trop bien, nous avons fait trop de galères ensemble. Freddie est le point d'attraction naturel du groupe et c'est bien qu'il soit utilisé de cette façon. La première personne que le public regarde est toujours le chanteur, ensuite c'est le guitariste. C'est ainsi et il serait stupide de ma part d'essayer de disputer à Freddie son règne sur scène. D'autant plus qu'il est un fantastique showman.

S.: II n'y a pas de leader dans le groupe ?

B.: Non. Chaque fois que nous avons une décision à prendre, que ce soit au sujet de nos affaires (business) ou de la musique, nous nous réunissons tous les quatre, parlons longuement et ensuite décidons de ce que nous allons faire. Nous sommes très complémentaires. John Deacon s'occupe plus particulièrement des problèmes Qu'argent. Roger Taylor, de nos rapports avec le monde extérieur, je veux dire le monde extérieur à Queen.

S. : A ce propos, j'ai trouvé que votre comportement à Paris était un peu bizarre. Tous ces rendez-vous pris et annulés presque par caprice. Cette sécurité ultra-nerveuse qui faisait un mur autour de vous. Cette party grotesque au cours de laquelle vous étiez ensemble dans une pièce avec un balèze devant la porte qui interdisait l'accès de ce salon aux autres invités. Comme si les journalistes ou les programmateurs allaient vous sauter dessus ! Tout cela était très bizarre.

B. : II n'est pas mauvais pour notre image d'apparaître comme un groupe très protégé et difficile à joindre. Cela donne encore plus aux gens l'envie de nous approcher. Quant à la party, je ne me souviens plus très bien.

Gadgets

S. : Passons à autre chose. Qui vous a donné l'idée de ce dispositif de lumière ?

B. : Personne, nous l'avons élaboré ensemble il y a un an et demi avec l'aide de notre ingénieur Terry Stickle.

S. : C'était donc bien avant “ Rencontres du 3° type ”.

B. : Bien avant. Cette ressemblance entre le vaisseau spatial du film et notre couronne de lumière est donc très étrange. Les américains ont été très frappés par cette ressemblance. Nous recevons beaucoup de lettres à ce sujet.

S. : Vous utilisez beaucoup de gadgets de scène. Cet appareil qui reproduit à l'infini une note de guitare, vous vous en servez depuis longtemps ?

B. : Depuis 1972. Depuis le début nous en voulions un mais nous n'avions pas d'argent pour nous le payer, ce n'est qu'en 72 que nous avons pu en acheter un. C'est un appareil très difficile à manier, à contrôler. Il m'a fallu longtemps pour apprendre à m'en servir proprement, je l'ai fait modifier également afin qu'il puisse reproduire deux notes différentes à l'infini. Maintenant j'en suis parfaitement maître et je peux m'en servir pour jouer des harmonies, des contre-points, des accords. Le plus délicat en fait, c'est de régler parfaitement les retours de scène afin que je puisse entendre exactement tout ce qui part et revient. Si pour une raison quelconque, je n'entends pas parfaitement ce qui se passe, c'est la catastrophe car je ne sais pas à quelle fréquence renvoyer les notes. Mais cela n'arrive plus car nous avons tout ce qu'il faut sur scène. On nous reproche quelques fois la fortune que nous avons investie dans notre équipement. Ce genre de critique est plutôt malvenu car si nous dépensons tant d'argent en matériel c'est pour que le public soit satisfait, aussi bien visuellement que musicalement. Voyez-vous, nous avons à cœur de pouvoir refaire en scène ce que nous faisons en disque. Les harmonies compliquées et tout cela. Or nous ne sommes que quatre. Il faut donc nous faire aider par l'électronique, c'est pour cela que Freddie et moi possédons ces appareils à écho infini. Nous ne voulons pas, comme certains groupes, jouer sur des bandes préenregistrées. Nous pensons que cela n'est pas honnête.

S. : Mais vous utilisez des bandes dans “ Bohemian rhapsody ”.

B. : Oui, mais c'est complètement différent. Le passage de B.R. auquel vous faites allusion est une création totale de studio. Nous avons enregistré ce morceau comme un opéra. Chacun d'entre nous a chanté une vingtaine de partitions différentes afin de reproduire exactement un grand chœur classique. Il est absolument impossible de reproduire cela en scène. Nous avons essayé plusieurs fois mais le résultat sonnait vraiment trop pauvre par rapport à la version disque aussi avons-nous décidé de passer des bandes préenregistrées de ce passage opéra. Mais pour qu'il n'y ait pas le moindre doute ou quiproquo, nous passons ces bandes dans le noir total et n'apparaissons en fin de morceau pour la reprise hard-rock qu'au moment où nous rejouons en personne. C'est bien plus honnête.

S. : D'où vous viennent toutes ces références classiques et baroques qui truffent votre musique ?

B. : Je ne sais pas car aucun de nous ne possède de réelles bases classiques. Je pense que tout cela est extirpé du fin-fond de notre mémoire d'enfant lorsque nos parents écoutaient des valses à la radio où

allaient écouter les fanfares dans les parcs le dimanche. Cela doit venir de là.

S. : Dans votre dernier disque “ News of the world ”, il y a beaucoup moins de références baroques dans ce style.

B. : Oui. Nous sommes revenus au hard-rock de nos débuts. Sans fioritures. Nous sommes allés très loin dans ce style baroque mi-opéra mi-rock, et je ne pense pas que nous aurions pu faire mieux que “ Night at the opera ”. C'est pourquoi nous sommes revenus à une musique plus spontanée.

S. : “ Night at the opera ” ayant été l'album du groupe qui se soit le plus vendu,ne pensez-vous pas que vous avez déçu un nombreux public qui adorait ces facéties musicales.

B. : On déçoit toujours quelqu'un, quoi que l'on fasse. Lorsque nous nous sommes lancés dans ce style baroque, nous avons déçu nos premiers fans qui nous aimaient pour notre hard-rock pur. S. : On dit que vous ne prenez presque pas de vacances.

B. : C'est exact, nous travaillons beaucoup. Nous restons chaque année deux à trois mois en studio, puis une tournée américaine de deux mois, deux mois également en Europe, deux au Japon et en Australie et puis quand tout cela finit il est temps de retourner en studio pour le prochain album. Nous suivons ce rythme depuis cinq années.

S. : Avec des groupes comme Queen et, en général, tous les grands groupes britanniques on assiste depuis quelques années à une escalade des moyens utilisés pour la scène. Maintenant tout le monde a ses lasers, des scènes tarabiscotées qui font de la fumée, etc., etc. Où tout cela va-t-il s'arrêter ?

B. : Cela ne s'arrêtera jamais. Le monde du spectacle continuera toujours à suivre avec intérêt les progrès de la technique dans tout ce qui touche à l'audio-visuel et à s'en servir pour monter des shows encore plus grands, plus beaux, plus impressionnants. Il y a néanmoins une très nette réaction d'une fraction du public (je parle des publics rock) surtout en Angleterre où beaucoup de jeunes désirent voir les groupes revenir à une sobriété de moyens scéniques, comme il y a dix ans. Moi, je ne suis pas contre, mais nous nous heurtons à une impossibilité mathématique. Pour jouer sans artifice, il faut jouer dans des petites salles, voire des clubs où votre énergie et votre sueur se mélangent directement avec votre audience. Là, effectivement, pas besoin de scène tournante et de fumée, tout le monde est en prise directe avec la musique. Or il est impossible pour un groupe connu de jouer dans des petites salles car cela l'immobiliserait trop longtemps dans un même endroit. Voyez Paris, nous avons joué devant 18000 personnes en deux jours. Dans une salle de deux mille places il nous aurait fallu rester neuf jours pour contenter tout le monde et dix-huit dans un club. A ce rythme-là il nous faudrait dix ans pour faire le tour du monde, c'est impensable. Donc il faut accepter de jouer dans des salles immenses (et croyez-moi, le Pavillon de Paris est loin d'être ce qu'on fait de plus grand) et le seul moyen de le faire c'est appuyé par des moyens techniques énormes afin que le neuf millième spectateur qui se trouve au fond à gauche puisse entendre aussi bien que s'il était devant et voir également quelque chose.

Maintenant, pour répondre à la question que vous me posez, je ne sais pas où cela va s'arrêter mais je sais quelle sera la prochaine étape : l'holographie. L'hologramme est une projection photographique en trois dimensions dans l'espace. Cela permettra donc de créer des décors incroyables, projeter en une seconde le grand canyon du Colorado ou les gratte-ciel de New York en trois dimensions comme si vous y étiez. Le système de base est au point mais c'est sur l'application dans des grands volumes que l'on bute encore.

Fantasia

S. : Qu'est-ce que vous pensez des Sex Pistols ?

B. : C'est un groupe que nous aimions beaucoup (nous c'est Queen) et je suis sincèrement désolé qu'ils se soient séparés. Mais c'était presque inévitable.

S. : Pourquoi ?

B. : A cause de l'énorme pression qu'il y avait sur eux. La presse musicale anglaise (qui est la pire au monde) a rendu la vie impossible à ces mecs en en faisant tout à la fois des héros et des boucs émissaires. La presse anglaise a tellement besoin de stars pour vendre son papier qu'elle fabrique des stars en deux mois. Et ce n'est pas facile pour un jeune mec de passer du stade de jeune branleur à celui de vedette. La plupart d'entre eux ne savent pas comment maîtriser tout cela. Si par bonheur ils réussissent à rester les maîtres et à devenir vraiment des vedettes populaires, alors cette même presse qui les a montés en épingle les démolit car elle sent qu'ils lui échappent et qu'ils peuvent survivre désormais sans elle. La presse anglaise est destructrice et les Sex Pistols sont loin d'être la première victime. Nous avons eu la chance de réussir sans cette presse. Ils ne parlaient jamais de nous à nos débuts et quand ils le faisaient, c'étaient trois lignes méprisantes. De ce fait nous avons pu nous gagner petit à petit et sans artifice l'adhésion du public. Celui-ci est devenu de plus en plus important jusqu'au jour où cette presse a été forcée de ne plus nous ignorer.

S. : Combien de temps pensez-vous encore rester ensemble ?

B. : C'est difficile à aire. Pour l'instant tout va bien, nous nous entendons bien, nous avons du succès un peu partout dans le monde. Pourquoi se séparer ?

S. : Vous imaginez-vous toujours jouant du rock en scène à quarante ans ?

B. : Peut-être que d'ici là notre musique se sera développée dans une autre direction. Peut-être aurons-nous d'autres ambitions. Ce que je souhaite personnellement, c'est d'avoir toujours un but à atteindre, quelque chose à réaliser, comme la conquête de la France, par exemple. Des trucs comme ça. Remplir Madison Square Garden ou Earl's Court. Si un jour nous arrivons au stade où il n'existe plus rien que nous puissions désirer car nous aurions tout obtenu, alors nous serions en réel danger. C'est ce qui arrive à Elton John. Tout ce qu'il pouvait souhaiter, il l'a obtenu. Il ne peut pas être plus célèbre ou plus riche. Il ne peut que redescendre car il est au sommet. Il est malheureux car la vie ne peut plus rien lui apporter de nouveau. Je ne souhaite jamais me trouver dans cette position.

S. : Vous vouliez conquérir le public français, c'est fait. Quel est votre nouve objectif ?

B. : Perdre le public français afin de pouvoir le reconquérir. Non, je plaisante ecrire une musique tellement belle qu'un dessinateur puisse réaliser à partir de celle-ci un film aussi beau que “Fantasia”. Et pouvoir enfin prendre des vacances Des grandes vacances.

Propos recueillis par Sacha Reins


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