Petite Reine
Une vaste salle de conférence. Deux cents journalistes affamés répartis
sur deux douzaines de tables, et les Quatre qui valsent entre ces
tables. faisant courtoisement face à toutes sortes de
questions, du “ moyennement profond ” au “ super-ragot ”. Voilà
à quoi ressemble désormais une rencontre entre Queen et la
presse. Un peu de revanche sur les médias, pour ces vrais “
show-biz kids ” qui ont maintenant (enfin) le dernier mot sur leur
carrière. Chaînon entre la fin de l'ère des superstars
et la révolution punk, reflet de cet âge de transition ressassant
les brillantes intuitions de la décennie précédente. Queen était
le parfait groupe des Se-venties avec toutefois ce défaut de
fabrication mineur : comme l'a dit un journaliste anglais. Queen peut
être comparé à une automobile de fin de série,
certainement une excellente et imbattable version du design d'origine,
mais manquant malheureusement de la beauté simple des premiers modèles.
Maillon d'une chaîne et donc destiné à l'obsolescence.
Mais Queen a réussi à transcender tout cela par lui-même,
avec sa formation indestructible et sa morale impeccable, “ Let Us
Entertain You ” (laissez-nous vous distraire). Leur dernier album.
“ Thé Works ”. ne fait rien d'autre que confirmer cette
indestructibilité. Ils continuent simplement de “jouer le jeu ”.
et les voici qui virevoltent d'une table à l'autre, dispensant
l'habituelle overdose de Vérités & Mensonges. C'est le batteur
Roger Taylor qui met les choses au point sur les productions les plus
récentes de Queen : “ Hot Space i était une erreur, vraiment.
Certains ont dit qu'il était en avance sur son temps, d'autres l'ont
détesté, trouvant que ce style defunk noir dansant ne convenait pas
au groupe. Je suis peut-être d'accord avec eux, je ne me rendais
pas compte que les gens attendent un certain genre de musique de
Queen, et c'est ce qu'on leur a donné avec “ Thé Works
”. Pas un retour complet au vieux style, mais un mélange de ce
style avec des techniques modernes d'enregistrement. ”
Taylor est également prompt à expliquer comment fut conçue
la vidéo de “ Radio Ga-ga ” : “ Nous avons employé le même
réalisateur que Bowie, David Mallot, et songé à utiliser des
extraits du “ Metropolis ” de Fritz Lang. C'est un
de mes films favoris et, bien qu'il ait été fait en 1926, il est
bien meilleur que la plupart des vidéos et des films qu'on voit
actuellement. Un ami à nous, Giorgio Moroder, possède la
plupart des droits sur “ Metropolis ”, alors en échange
on lui a offert une chanson. J'ai bien sûr entendu parler de
cette nouvelle bande sonore qu'il a faite pour le film de Lang et je
ne sais pas si c'est tout à faitjustifié. ”
Arrive Brian May. maître-guitariste, tête pensante du
groupe. Mr Gentleman lui-même. Nous lui demandons si “ Radio
Gaga ” doit être pris comme une observation de la situation
actuelle de la radio américaine et de MTV : “ Oui, il est
question de cela, mais ça n'était pas exactement le point de départ.
Il s'agit des relations entre la radio, dont certains pensent qu'elle
est en déclin, et les .vidéos dont on pense qu'elles sont le début
et la fin de tout, ces temps-ci, et c 'est aussi une interrogation sur
l'avenir. ” Comment est venue l'idée de “ Favorite Years ”?
“ Cela pari de cette radio qu 'on allumait pendant la guerre en
Angleterre et de la magie qu'elle pouvait dispenser. Si vous faites
attention aux paroles, c 'est cela : la seconde guerre mondiale et les
esprits des gens dominés par la radio. Il v a aussi cette ligne dans
la chanson : “ Et la musique a changé à travers les
années ”, ce qui est exactement ce que Queen a fait pendant
toutes ces dernières années. ”
Dans “ Thé Works ”. il y a encore une autre chanson qui s'élève
contre les machines et la technologie en général. “ Oui, c'est
vrai. Nous ne voulons pas être dépassés par les machines. Nous
voulons garder le contrôle de tout, ordinateurs. synthés, Fairlight.
L'important, c'est toujours la chanson, son émotion, ce qu'elle
essaie de dire. A partir de là, tout le reste n'est qu'un véhicule.
” Comment définiriez-vous la chimie “ spéciale ” qui régit le
groupe? “ C'est une chimie très violente .' John pense
surtout au rythme, il aime la simplicité et fait passer une idée de
temps à autre. Roger est fan de musique moderne et au courant
de tout ce qui se passe, très ouvert. Freddy est lui-même,
et très imprévisible. En général, il fait le contraire de ce
qu'on attend de lui, mais on peut toujours compter sur lui pour
trouver quelque chose qui sorte de la normale. Moi-même, j'aime
la musique qui m'excite, pas seulement heavy mais des trucs qui
touchent au corps aussi bien qu'à l'esprit, le rock actuel.
J'essaie toujours défaire revenir Queen au rock'n'roll, comme
à d'autres choses. ”
Merci. Brian. mais maintenant, qu'on nous apporte Freddy, Mr
Champion. Il arrive en tortillant du cul avec une fausse indifférence,
moulé dans un T-shirt blanc à la Marlon Brando. un genre de
working-class hero. On parle d'abord des “ vieux jours ”. quand
Queen. comme Roxy Music et Bowie. “ glitterisait ” son rock avec
de lourds effets théâtraux. “ C'était bien parce qu'il y avait
une forte concurrence à l'époque ”, commence-t-il
à dire à une vitesse incroyablement nerveuse. “ Tout
groupe qui débute doit se frotter à une forte concurrence, c
'est comme ça qu'on arrive à quelque chose. Même
maintenant, lrei:e ans après, il y a toujours beaucoup de
concurrence. J'aime celle idée de compétition. A cette époque on
aimait être très théâtraux, jusqu 'à l'extrême,
avec une surenchère de costumes et de maquillage ! Les choses
ont changé, nous sommes devenus plus expérimentés, nous misons tout
maintenant sur la musique. Mais quand vous débutez, ilfaut mettre le
paquet, comme fait Culture Club aujourd'hui : ils en rajoutent un
maximum, ce qui est formidable, mais après treize ans, vous ne
pouvez pas vous ramener avec les mêmes hardes et le même
maquillage. Quoi que vous fassiez. ilfaut compter sur la musique.
” Vous êtes le compositeur le plus prolifique du groupe, et
chacun écrit ses chansons de son côté. Comment parvenez-vous
à un son de groupe si fort et cohérent ? “ Quand j'écris
une chanson, j'ai en tête ce que les autres peuvent faire, ça
me sert de référence. Mais parfois j'écris en sachant pertinemment
que ça va être difficile pour tout le monde. C'est mon
challenge. Par exemple, j'ai écrit celte chanson, “ Keep
Passing Thé Open Window ”, qui était destinée au film
“ Hotel New Hampshire ”, mais a été finalement refusée.
On a dû la changer complètement pour qu'elle s'adapte
à v Thé Works ”. ” N'avez-vous jamais craint que Queen
devienne un groupe de danse banal ? “ Non, nous faisons bien sur
des chansons de danse, mais je ne pense pas qu'on puisse être
catalogué là-dedans. “ Another One Bites Thé Dust
” a été un hit de danse, mais ça ne voulait pas dire qu'on
allait tout faire dans ce style. On aime tout essayer, bien que j'aie
un penchant pour tous ces rythmes noirs disco, comme Michael Jackson,
Stevie Wonder, Aretha, et même Rod Stewart! ” “ Thé
Works ” n'a rien pour confirmer l'habituel éclectisme de Queen.
Est-ce une manière de perpétuer la tradition pop. d'être
une vraie synthèse vivante de cette tradition rock'n'pop ? “ Quand
nous aurons disparu de la circulation, je ne pense pas que tout le
monde dira “ ceci est du vrai Queen ” ou ce genre de
chose. Nous n 'avons pas d'étiquette, il me semble. Chaque fois, nous
faisons quelque chose de différent, c 'est ce que j'aime. A vant, les
quatre-cinq premières années, nous avions un certain style,
harmonies démultipliées et orchestre à guitares, mais je
crois qu'on a abandonné ça. Vous pouvez appeler ça de la versatilité.
”
Est-ce difficile d'être toujours le centre d'attraction du
groupe, de polariser tout et le monde ? “ C'est mon devoir, mon
cher. Et j'aime bien ça, de toute façon. Les autres me haissent pour
ça, mais que puis-je y faire ? Cela vient naturellement ! ” “
Et c'est tout. messieurs ”. interrompt le manager malin. Tout
d'un coup. ils ont tous disparu : May rapidement suivi de femme et
enfants. Taylor parti à la plage, et Mercury dans sa chambre.
Deacon reste le seul Queen à accepter une interview dans les règles.
Timide et calme. il apparaît rapidement comme le plus articulé et le
plus objectif sur la carrière du groupe. “ Ça a été un
peu difficile les deux-trois premières années,
murmure-t-il. on avait mauvaise presse en Angleterre, à
cause de notre stvie. En fait, c'est à partir du troisième
album qu'on a commencé vraiment à attirer du monde. Ça a été
un lent processus. ”
Est-ce que “ Let Me Entertain You ” était une sorte de
manifeste définissant l'objectif du groupe ? “ Possible, oui.
C'est une chanson de Freddy, je pense vraiment qu'il a conçu celle-là
comme un morceau de scène. Ce qui est contenu dans celte
chanson, c'était un peu l'intention de notre spectacle, du pur
“ entertainment ”. Cela a changé maintenant, car nous n'avons
pas joué en public depuis un an et demi. On avait énormément tourné
pendant huit ans et on commençait à en avoir marre, on perdait
cette impression d'être différent, qui est capitale pour
continuer quand vous vieillissez. A lors on a décidé de faire une
pause, plutôt que de se séparer. ” Une telle diversification
de votre musique peut vous éloigner de l'esprit originel du groupe,
n'est-ce pas ? “ Parfois, oui. Quandj'ai rejoint Queen, ils étaient
déjà formés et avaient déjà certaines chansons du
premier album. Pour l'essentiel, le temps des trois-quatre premiers
albums, Queen était un groupe de scène qui y jouait d'abord
les morceaux et ensuite les enregistrait en studio, de la même
manière que les Beatles ont changé quand ils ont arrêté
de tourner pour se consacrer au studio. ” Et ce morceau, “
Under Pressure ”. que Queen a co-écrit avec David Bowie. Comment
c'est arrivé ? “ Oui, sur le disque, le titre était crédité
à Bowie et Queen, mais en fait Freddy a fait l'essentiel, bien
qu'on ail tous participé. La ligne de basse vient de David, il m'a
fallu un certain temps pour l'apprendre. Mais il y avait aussi une
forte influence de Brian pour la partie du milieu. C'était une expérience
intéressante que nous pourrons répéter à l'avenir avec David
et d'autres gens. ” Vous avez rarement exprimé des opinions
politiques. sauf peut-être dans “ White Man ”. et un peu
dans “ Under Pressure ”. Etait-ce intentionnel. ou à cause
de ce côté “ entertainment ” ? “ C'est vrai, non parce
qu'on s'esquive, mais parce que ça doit venir naturellement. Brian
met pas mal de messages dans ses chansons, comme sur le dernier album
une chanson sur le gouvernement US. Cela prendpeut-être plus déplace
maintenant que nous sommes plus vieux et plus concernés par ce qui se
passe. Sauf Freddy; ses chansons relèvent plus de
l'imagination. “ Under Pressure ” pour moi, était
une réflexion sur la société moderne, avec de très bonnes
paroles aussi. ” Vous avez toujours eu de mauvais rapports avec
la presse. Est-ce pour cela que vous vous êtes toujours tenus
à l'écart des regards publics ? “ Oui, nous sommes un peu
timides avec la presse. Freddy l'est sûrement, parfois. Il
parlait à tout le monde, avant, mais ensuite, il y a eu
quelques articles atroces, surtout dans la presse anglaise, alors il a
laissé tomber. Voyez, vous vous exposez vraiment, et vous devenez
vulnérable... nous avons une image étrange, d'une certaine manière,
car même si le groupe est très connu et les individus
connus par leur nom, nous ne le sommes pas vraiment en tant que
personnalités. En Angleterre et aux USA, il y a des “ chat-shows
” à la télé. On les a toujours évités. Nous tenons
à ce qui est privé. Au Japon, cependant, nous donnons beaucoup
d'interviews, car c'est un autre monde, vraiment. ” Pendant le
branle-bas punk, vous êtes-vous sentis accusés par les nouveaux
groupes, leur attitude agressive ? En bref, vous êtes-vous
sentis pris pour cible ? “ Oui, mais nous sommes parvenus
à passer au travers. Le punk était une bonne influence, rafraîchissante.
J'aimerais que parfois nous puissions aller en studio et enregistrer
un album beaucoup plus rapidement. Beaucoup de trucs intéressants
sont sortis du punk : les Sex Pistols étaient excellents, leur album
très bienfait. J'étais probablement un observateur comme vous.
Il y a des choses que je n 'ai pas du tout comprises, mais j'aimais
bien l'attitude. Pour ce qui est du succès, en Angleterre
à présent nous vendons bien, mais c'est différent de la période
75-76, où nous étions vraiment énormes. En fait, j'aime
l'Angleterre parce que vous pouvez toujours vous promener dans la rue
sans être ennuyé. ” Après l'album solo de Roger
Taylor vous semblez être entrés dans cette phase que connaît
tout groupe, ou chaque membre a l'air condamné à exprimer sa
propre opinion musicale avec un disque solo. Avez-vous un projet de ce
genre ? “ Je ne suis pas sûr de ce que je vais faire. En
tant que groupe, nous sommes dans ce genre de période, oui. Roger a
un deuxième album déjà presque fini, et Freddy songe sérieusement
à faire quelque chose de son côté. Si c'est le cas, peut-être
que cette annéej'aurai le temps défaire mes trucs. Le problème
c 'est que je ne sais pas chanter, donc j'ai besoin d'un chanteur.
Mais j'y pense, l'idée me tente. En ce moment, on se concentre
davantage sur l'idée de tourner à nouveau à travers le
monde. Alors à bientôt, tout le monde ! ”
GUIDO HARARI |