Petite Reine

1984

Une vaste salle de conférence. Deux cents journalistes affamés répartis sur deux douzaines de tables, et les Quatre qui valsent entre ces tables. faisant courtoisement face à toutes sortes de questions, du “ moyennement profond ” au “ super-ragot ”. Voilà à quoi ressemble désormais une rencontre entre Queen et la presse. Un peu de revanche sur les médias, pour ces vrais “ show-biz kids ” qui ont maintenant (enfin) le dernier mot sur leur carrière. Chaînon entre la fin de l'ère des superstars et la révolution punk, reflet de cet âge de transition ressassant les brillantes intuitions de la décennie précédente. Queen était le parfait groupe des Se-venties avec toutefois ce défaut de fabrication mineur : comme l'a dit un journaliste anglais. Queen peut être comparé à une automobile de fin de série, certainement une excellente et imbattable version du design d'origine, mais manquant malheureusement de la beauté simple des premiers modèles. Maillon d'une chaîne et donc destiné à l'obsolescence.

ROGER...

Mais Queen a réussi à transcender tout cela par lui-même, avec sa formation indestructible et sa morale impeccable, “ Let Us Entertain You ” (laissez-nous vous distraire). Leur dernier album. “ Thé Works ”. ne fait rien d'autre que confirmer cette indestructibilité. Ils continuent simplement de “jouer le jeu ”. et les voici qui virevoltent d'une table à l'autre, dispensant l'habituelle overdose de Vérités & Mensonges. C'est le batteur Roger Taylor qui met les choses au point sur les productions les plus récentes de Queen : “ Hot Space i était une erreur, vraiment. Certains ont dit qu'il était en avance sur son temps, d'autres l'ont détesté, trouvant que ce style defunk noir dansant ne convenait pas au groupe. Je suis peut-être d'accord avec eux, je ne me rendais pas compte que les gens attendent un certain genre de musique de Queen, et c'est ce qu'on leur a donné avecThé Works ”. Pas un retour complet au vieux style, mais un mélange de ce style avec des techniques modernes d'enregistrement.

Taylor est également prompt à expliquer comment fut conçue la vidéo de “ Radio Ga-ga ” : “ Nous avons employé le même réalisateur que Bowie, David Mallot, et songé à utiliser des extraits duMetropolisde Fritz Lang. C'est un de mes films favoris et, bien qu'il ait été fait en 1926, il est bien meilleur que la plupart des vidéos et des films qu'on voit actuellement. Un ami à nous, Giorgio Moroder, possède la plupart des droits surMetropolis ”, alors en échange on lui a offert une chanson. J'ai bien sûr entendu parler de cette nouvelle bande sonore qu'il a faite pour le film de Lang et je ne sais pas si c'est tout à faitjustifié.

... BRIAN...

Arrive Brian May. maître-guitariste, tête pensante du groupe. Mr Gentleman lui-même. Nous lui demandons si “ Radio Gaga ” doit être pris comme une observation de la situation actuelle de la radio américaine et de MTV : “ Oui, il est question de cela, mais ça n'était pas exactement le point de départ. Il s'agit des relations entre la radio, dont certains pensent qu'elle est en déclin, et les .vidéos dont on pense qu'elles sont le début et la fin de tout, ces temps-ci, et c 'est aussi une interrogation sur l'avenir. ” Comment est venue l'idée de “ Favorite Years ”? “ Cela pari de cette radio qu 'on allumait pendant la guerre en Angleterre et de la magie qu'elle pouvait dispenser. Si vous faites attention aux paroles, c 'est cela : la seconde guerre mondiale et les esprits des gens dominés par la radio. Il v a aussi cette ligne dans la chanson :Et la musique a changé à travers les années ”, ce qui est exactement ce que Queen a fait pendant toutes ces dernières années.

Dans “ Thé Works ”. il y a encore une autre chanson qui s'élève contre les machines et la technologie en général. “ Oui, c'est vrai. Nous ne voulons pas être dépassés par les machines. Nous voulons garder le contrôle de tout, ordinateurs. synthés, Fairlight. L'important, c'est toujours la chanson, son émotion, ce qu'elle essaie de dire. A partir de là, tout le reste n'est qu'un véhicule. ” Comment définiriez-vous la chimie “ spéciale ” qui régit le groupe? “ C'est une chimie très violente .' John pense surtout au rythme, il aime la simplicité et fait passer une idée de temps à autre. Roger est fan de musique moderne et au courant de tout ce qui se passe, très ouvert. Freddy est lui-même, et très imprévisible. En général, il fait le contraire de ce qu'on attend de lui, mais on peut toujours compter sur lui pour trouver quelque chose qui sorte de la normale. Moi-même, j'aime la musique qui m'excite, pas seulement heavy mais des trucs qui touchent au corps aussi bien qu'à l'esprit, le rock actuel. J'essaie toujours défaire revenir Queen au rock'n'roll, comme à d'autres choses.

... FREDDY...

Merci. Brian. mais maintenant, qu'on nous apporte Freddy, Mr Champion. Il arrive en tortillant du cul avec une fausse indifférence, moulé dans un T-shirt blanc à la Marlon Brando. un genre de working-class hero. On parle d'abord des “ vieux jours ”. quand Queen. comme Roxy Music et Bowie. “ glitterisait ” son rock avec de lourds effets théâtraux. “ C'était bien parce qu'il y avait une forte concurrence à l'époque ”, commence-t-il à dire à une vitesse incroyablement nerveuse. “ Tout groupe qui débute doit se frotter à une forte concurrence, c 'est comme ça qu'on arrive à quelque chose. Même maintenant, lrei:e ans après, il y a toujours beaucoup de concurrence. J'aime celle idée de compétition. A cette époque on aimait être très théâtraux, jusqu 'à l'extrême, avec une surenchère de costumes et de maquillage ! Les choses ont changé, nous sommes devenus plus expérimentés, nous misons tout maintenant sur la musique. Mais quand vous débutez, ilfaut mettre le paquet, comme fait Culture Club aujourd'hui : ils en rajoutent un maximum, ce qui est formidable, mais après treize ans, vous ne pouvez pas vous ramener avec les mêmes hardes et le même maquillage. Quoi que vous fassiez. ilfaut compter sur la musique. ” Vous êtes le compositeur le plus prolifique du groupe, et chacun écrit ses chansons de son côté. Comment parvenez-vous à un son de groupe si fort et cohérent ? “ Quand j'écris une chanson, j'ai en tête ce que les autres peuvent faire, ça me sert de référence. Mais parfois j'écris en sachant pertinemment que ça va être difficile pour tout le monde. C'est mon challenge. Par exemple, j'ai écrit celte chanson,Keep Passing Thé Open Window ”, qui était destinée au filmHotel New Hampshire ”, mais a été finalement refusée. On a dû la changer complètement pour qu'elle s'adapte à v Thé Works ”. ” N'avez-vous jamais craint que Queen devienne un groupe de danse banal ? “ Non, nous faisons bien sur des chansons de danse, mais je ne pense pas qu'on puisse être catalogué là-dedans.Another One Bites Thé Dust ” a été un hit de danse, mais ça ne voulait pas dire qu'on allait tout faire dans ce style. On aime tout essayer, bien que j'aie un penchant pour tous ces rythmes noirs disco, comme Michael Jackson, Stevie Wonder, Aretha, et même Rod Stewart! ” “ Thé Works ” n'a rien pour confirmer l'habituel éclectisme de Queen. Est-ce une manière de perpétuer la tradition pop. d'être une vraie synthèse vivante de cette tradition rock'n'pop ? “ Quand nous aurons disparu de la circulation, je ne pense pas que tout le monde diraceci est du vrai Queen ” ou ce genre de chose. Nous n 'avons pas d'étiquette, il me semble. Chaque fois, nous faisons quelque chose de différent, c 'est ce que j'aime. A vant, les quatre-cinq premières années, nous avions un certain style, harmonies démultipliées et orchestre à guitares, mais je crois qu'on a abandonné ça. Vous pouvez appeler ça de la versatilité.

...ET JOHN...

Est-ce difficile d'être toujours le centre d'attraction du groupe, de polariser tout et le monde ? “ C'est mon devoir, mon cher. Et j'aime bien ça, de toute façon. Les autres me haissent pour ça, mais que puis-je y faire ? Cela vient naturellement ! ” “ Et c'est tout. messieurs ”. interrompt le manager malin. Tout d'un coup. ils ont tous disparu : May rapidement suivi de femme et enfants. Taylor parti à la plage, et Mercury dans sa chambre. Deacon reste le seul Queen à accepter une interview dans les règles. Timide et calme. il apparaît rapidement comme le plus articulé et le plus objectif sur la carrière du groupe. “ Ça a été un peu difficile les deux-trois premières années, murmure-t-il. on avait mauvaise presse en Angleterre, à cause de notre stvie. En fait, c'est à partir du troisième album qu'on a commencé vraiment à attirer du monde. Ça a été un lent processus.

Est-ce que “ Let Me Entertain You ” était une sorte de manifeste définissant l'objectif du groupe ? “ Possible, oui. C'est une chanson de Freddy, je pense vraiment qu'il a conçu celle-là comme un morceau de scène. Ce qui est contenu dans celte chanson, c'était un peu l'intention de notre spectacle, du purentertainment ”. Cela a changé maintenant, car nous n'avons pas joué en public depuis un an et demi. On avait énormément tourné pendant huit ans et on commençait à en avoir marre, on perdait cette impression d'être différent, qui est capitale pour continuer quand vous vieillissez. A lors on a décidé de faire une pause, plutôt que de se séparer. ” Une telle diversification de votre musique peut vous éloigner de l'esprit originel du groupe, n'est-ce pas ? “ Parfois, oui. Quandj'ai rejoint Queen, ils étaient déjà formés et avaient déjà certaines chansons du premier album. Pour l'essentiel, le temps des trois-quatre premiers albums, Queen était un groupe de scène qui y jouait d'abord les morceaux et ensuite les enregistrait en studio, de la même manière que les Beatles ont changé quand ils ont arrêté de tourner pour se consacrer au studio. ” Et ce morceau, “ Under Pressure ”. que Queen a co-écrit avec David Bowie. Comment c'est arrivé ? “ Oui, sur le disque, le titre était crédité à Bowie et Queen, mais en fait Freddy a fait l'essentiel, bien qu'on ail tous participé. La ligne de basse vient de David, il m'a fallu un certain temps pour l'apprendre. Mais il y avait aussi une forte influence de Brian pour la partie du milieu. C'était une expérience intéressante que nous pourrons répéter à l'avenir avec David et d'autres gens. ” Vous avez rarement exprimé des opinions politiques. sauf peut-être dans “ White Man ”. et un peu dans “ Under Pressure ”. Etait-ce intentionnel. ou à cause de ce côté “ entertainment ” ? “ C'est vrai, non parce qu'on s'esquive, mais parce que ça doit venir naturellement. Brian met pas mal de messages dans ses chansons, comme sur le dernier album une chanson sur le gouvernement US. Cela prendpeut-être plus déplace maintenant que nous sommes plus vieux et plus concernés par ce qui se passe. Sauf Freddy; ses chansons relèvent plus de l'imagination.Under Pressurepour moi, était une réflexion sur la société moderne, avec de très bonnes paroles aussi. ” Vous avez toujours eu de mauvais rapports avec la presse. Est-ce pour cela que vous vous êtes toujours tenus à l'écart des regards publics ? “ Oui, nous sommes un peu timides avec la presse. Freddy l'est sûrement, parfois. Il parlait à tout le monde, avant, mais ensuite, il y a eu quelques articles atroces, surtout dans la presse anglaise, alors il a laissé tomber. Voyez, vous vous exposez vraiment, et vous devenez vulnérable... nous avons une image étrange, d'une certaine manière, car même si le groupe est très connu et les individus connus par leur nom, nous ne le sommes pas vraiment en tant que personnalités. En Angleterre et aux USA, il y a deschat-shows ” à la télé. On les a toujours évités. Nous tenons à ce qui est privé. Au Japon, cependant, nous donnons beaucoup d'interviews, car c'est un autre monde, vraiment. ” Pendant le branle-bas punk, vous êtes-vous sentis accusés par les nouveaux groupes, leur attitude agressive ? En bref, vous êtes-vous sentis pris pour cible ? “ Oui, mais nous sommes parvenus à passer au travers. Le punk était une bonne influence, rafraîchissante. J'aimerais que parfois nous puissions aller en studio et enregistrer un album beaucoup plus rapidement. Beaucoup de trucs intéressants sont sortis du punk : les Sex Pistols étaient excellents, leur album très bienfait. J'étais probablement un observateur comme vous. Il y a des choses que je n 'ai pas du tout comprises, mais j'aimais bien l'attitude. Pour ce qui est du succès, en Angleterre à présent nous vendons bien, mais c'est différent de la période 75-76, où nous étions vraiment énormes. En fait, j'aime l'Angleterre parce que vous pouvez toujours vous promener dans la rue sans être ennuyé. ” Après l'album solo de Roger Taylor vous semblez être entrés dans cette phase que connaît tout groupe, ou chaque membre a l'air condamné à exprimer sa propre opinion musicale avec un disque solo. Avez-vous un projet de ce genre ? “ Je ne suis pas sûr de ce que je vais faire. En tant que groupe, nous sommes dans ce genre de période, oui. Roger a un deuxième album déjà presque fini, et Freddy songe sérieusement à faire quelque chose de son côté. Si c'est le cas, peut-être que cette annéej'aurai le temps défaire mes trucs. Le problème c 'est que je ne sais pas chanter, donc j'ai besoin d'un chanteur. Mais j'y pense, l'idée me tente. En ce moment, on se concentre davantage sur l'idée de tourner à nouveau à travers le monde. Alors à bientôt, tout le monde ! ” 

GUIDO HARARI


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